Quand l’âme affleure la peau ( Monde des religions )

 

Après des semaines d’ascétisme dans le désert ; j’ai découvert par la faim, la soif et l’épuisement, l’épure d’un corps qui se donne, ne résiste plus, ne garde rien pour lui car il n’est plus qu’un vide plein de silence. Une extase où l’on se fond dans la terre, les yeux fixés au ciel. Un saisissement où l’on n’est plus qu’un cœur qui bat sous les étoiles, sans volonté, juste l’union. Cette expérience m’a montré dans le corps la puissance de l’abandon à un espace plus grand que soi. 

Puis en Inde, j’ai appris que le corps était sacré, le temple du divin. J’ai compris à quel point nous vrillons notre âme en donnant notre corps en pâture au désir sans réaliser l’impact de chaque contact. Il n’est pas un geste reçu ou donné qui ne nous altère ou nous élève. Nous devenons ce que nous faisons de nous. Fascinée par cet enseignement, j’ai dévoré des livres sur le tantrisme, certaine que par le corps, l’âme se donnait à voir ; consciente qu’en faisant l’amour nous cherchons tous une transcendance qui nous dépasse ; que nous nous heurtons vite à une impasse si nous limitons cet acte originel à une recherche de plaisir, un vide à combler, une fulgurance qui apaise. 

Pour le tantrisme, l’absolu affleure dans chaque instant de présence réelle au monde. Une présence qui ne juge pas, qui vit simplement sans question. Dans cet état d’attention perpétuelle et cette conscience vive, tous les sens sont en éveil et comblés. Alors, on ne fait pas l’amour par désir mais pour célébrer cet amour qui sous tend toute chose. Pour se révéler en touchant par le corps cet infini qui sommeille en nous. Le tantrisme explique les rituels à accomplir, les techniques de respiration afin que l’acte sexuel dévoile une autre dimension ; mais il semble difficile pour un occidental d’entrer dans ces traditions séculaires auxquelles nous sommes étrangers. 

En revanche, nous pouvons apprendre à aimer. Nous pouvons découvrir l’immense grâce de fondre dans des bras sans chercher à posséder. Pas de séduction, juste une évidence. Considérer l’autre au point de n’être plus qu’une écoute, un instrument de musique qui s’accorde au souffle de l’être aimé. Accueillir, ne rien attendre, rien espérer, rien projeter. Vivre la grâce d’être parfaitement spontané. Là, on touche au sacré car il s’agit uniquement de don et d’amour ; d’oubli de soi pour que le corps soit à la fois réceptacle et offrande de l’invisible. Peut-être que la chasteté entre deux amants sert cet unique but : ne se donner que lorsque l’amour a pris la peau. 

Nous sommes ici très loin du devoir conjugal ou des aventures amoureuses. Il s’agit de la grande aventure car on part en voyage ensemble dans un univers où les limites s’abolissent. Ensemble, on respire au large. C’est une célébration, une joie du cœur, une fête des anges car un homme et femme s’unissent seulement pour incarner cet amour qui les porte et les élève. Les baisers sont alors un échange de souffles qui attise le feu du grand mystère et la jouissance, le point d’orgue de la sublime harmonie. 

Peut-être qu’il n’est pas donné à tout le monde de vivre une telle union dans l’amour ; peut-être que des techniques sont plus rassurantes ; mais j’ai la faiblesse de croire que la lumière est contagieuse. Lorsque l’on ouvre en soi un espace au silence, à cette pure gratuité de l’être, alors la magie peut venir nous cueillir. Apprendre à aimer corps et âme pour livrer passage à l’insoupçonné.