Héloïse et Abélard, entre ciel et chair ( Monde des Religions )

 

Pierre Abélard (1079- 1142) a marqué son temps par ses discours de dialecticien redoutable. Or ce ne sont pas ses mots ni sa philosophie que les hommes ont gardé en mémoire vingt siècles plus tard mais son cœur d’amant. 

A trente-six ans, alors qu’il est devenu un brillant maître en théologie à la Cathédrale Notre Dame, il est accueilli chez le chanoine Fulbert. Celui-ci lui confie l’éducation de sa nièce Eloïse, âgée de dix-sept ans déjà reconnue pour sa vivacité d’esprit et sa beauté. A peine sortie du couvent d’Argenteuil où elle a été instruite, elle tombe dans les bras de cet homme qu’elle aime comme une évidence inespérée. La rigueur qu’Abélard s’est imposé toute sa vie explose au contact de cette jeune femme brillante. Il décrira plus tard à un ami le bouleversement dans lequel il était plongé : « Les Livres étaient ouverts mais il se mêlait plus de paroles d’amour que de philosophie, plus de baisers que d’explications ; mes mains revenaient plus souvent à ses seins qu’à nos livres ; nos yeux se cherchaient, réfléchissant l’amour plus souvent qu’ils ne se portaient sur les textes. Pour mieux éloigner les soupçons, j’allais parfois jusqu’à la frapper, coups donnés par l’amour, non par l’exaspération, par la tendresse, non par la haine et ces coups dépassaient en douceur tous les baumes. Dans notre ardeur, nous avons traversé toutes les phases de l’amour ; tout ce que la passion peut imaginer de raffinement insolite, nous l’avons ajouté. Plus ces joies étaient nouvelles pour nous, plus nous les prolongions avec ardeur : nous ne pouvions nous en lasser ». Comme l’avenir le montrera, il ne s’agit pas là d’un égarement des sens, d’une passion passagère, mais d’un amour qui se vit dans la peau. Si Abelard voudra rejeter ce désir de son corps, Eloïse le chérira toute sa vie. Elle sait, elle que dans l’abandon d’un cœur et d’un corps qui aiment si entièrement, Dieu se donne à voir, à vivre. Leurs voluptés sont la mise en chair de deux âmes qui fusionnent. Leurs corps et leurs cœurs retournés deviennent le chantier du divin. 

Une nuit, l’oncle Fulbert les surprend enlacés dans le lit d’Eloïse. Abélard est immédiatement jeté hors de la maison avec ses affaires et Eloïse cloitrée dans sa chambre. Le scandale est public. Dans sa solitude où elle reçoit en secret des lettres d’Abélard, elle découvre qu’elle est enceinte. La colère de l’oncle redouble. Alors Abélard enlève Eloïse une nuit pour la cacher chez sa sœur en Bretagne. Là, elle met au jour un petit garçon qu’elle confie à la sœur d’Abélard avant de retourner à Paris. Afin de calmer la fureur de l’oncle et réparer l’affront fait à sa famille, Abélard décide de se marier en secret avec Eloïse. L’amante refuse avec ardeur qu’un si grand amour se rabaisse à entrer dans un contrat pour sauver la face : « Bien que le nom d’épouse paraisse plus sacré et plus fort, j’aurais mieux aimé pour moi celui d’amie, ou même, sans vouloir te choquer, celui de concubine et de putain ; dans la pensée que, plus je me ferai humble pour toi, plus je m’acquerrais de titres à tes bonnes grâces, et moins je porterais atteinte au glorieux éclat de ton génie ». Etre l’éternelle amoureuse et non la femme condamnée au devoir conjugal. Etre la servante de son génie et non un poids qui altèrerait sa carrière. Sourd à ces arguments, Abélard impose le mariage. Mais l’oncle rend le fait public. Eloïse le niera pourtant haut et fort pour préserver la réputation de l’homme qu’elle aime. Afin de calmer la rumeur, Abélard revêt lui-même Eloïse de l’habit de nonne pour la faire entrer au monastère d’Argenteuil où elle a été élevée. Se croyant dupé, l’oncle d’Eloïse envoie deux hommes émasculer Abélard pour le punir par là où il a péché. Humilié, rejeté de toutes parts, il se réfugie sur un bout de terre où il fait construire une cabane et un oratoire pour prier : Le Paraclet. Les disciples affluent, mais chassé de nouveau il devient abbé d’un autre couvent. Quand il apprend qu’Eloïse et ses sœurs doivent fuir Argenteuil, il leur lègue la seule chose qu’il possède au monde : le Paraclet. Offrir à sa femme la terre où il a déposé son âme sera peut-être son dernier geste d’amour. Elle fera vivre et prospérer ce couvent dont elle deviendra la mère abbesse. 

Dans ses lettres adressées à Abélard, l’abbesse ne cesse pourtant d’être une amante habitée par le feu des baisers de l’homme à qui elle a tout sacrifié. Elle affirme haut et fort que sa chasteté est de l’hypocrisie car sa peau est encore à lui. Pour elle, il n’y a rien de sacrilège à avouer ce désir en elle toujours vivant, car elle compris dans ses bras ce que Dieu voulait de nous : un abandon total à l’amour. Ce qui pour lui est un « honteux désordre » est pour elle, la marque du divin sur terre : l’union absolue de deux êtres enlacés. Elle ne parle de Dieu que pour le prendre à témoin de la pureté de son amour. L’abbesse dont l’âme est encore emplie du cœur et du désir de l’amante jure que toutes les femmes du monde ont du envier les joies de son lit. Toutes ses prières sont des chants d’amour. Et sa chasteté, le don de son corps à la volonté de l’homme qu’elle aime. 

Sourd aux déclarations d’amour de sa femme, Abélard dictera les règles de vie monacale du Paraclet et guidera les sœurs. Son unique désir est que son « inséparable compagne » la rejoigne dans l’action de grâce, qu’ils avancent ensemble vers Dieu comme des époux sacrés. 

Au Père Lachaise, on peut voir la tombe d’Eloïse et Abélard, immense où un homme et une femme sont allongés l’un près de l’autre pour l’éternité. Un amour absolu a pris chair pour rester gravé dans le marbre. 

 
Alexandra Mory-Bejar