Le mystère Melchizedek ( Monde des Religions Juillet/Août 2019 )

Le mystère Melchizédek

Un roi inconnu et universel

 

Dans la Genèse, Abraham reçoit la bénédiction de Melchizédek, roi de Salem. Qui est cet illustre inconnu face auquel s’incline le grand patriarche ? 

 

 

 

« Melkisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin : il était prêtre du Dieu très-haut. Il le bénit en disant : « Béni soit Abram par le Dieu très-haut, qui a créé le ciel et la terre ; et béni soit le Dieu très-haut, qui a livré tes ennemis entre tes mains. » Et Abram lui donna le dixième de tout ce qu’il avait pris ».

Livre de la Genèse. 14. 18-20

 

 

Trois lignes qui suffisent à faire exploser tous les rites. Trois lignes qui jettent toutes les traditions dans la confusion. Nous sommes face à un mystère : pourquoi le grand patriarche s’incline-t-il devant Melchizédek, un inconnu ? Cet homme est en effet sans généalogie, sans appartenance à qui que ce soit d’autre que le Dieu Très-Haut. 

Melchizédek est à la source d’une énigme que l’on retrouvera plus tard dans les psaumes et l’Epître hébreux, paré de ce mystère et cette question :  qui est-il ? Les réponses ou plutôt les hypothèses vont toucher au cœur de la vraie foi. De la foi comme source, hors des dogmes. 

Abraham qui à cette période est encore nommé « Abram » vient de gagner une bataille contre les rois coalisés. Vêtu de son armure et accompagné de ses soldats, il va voir Melchizédek issu d’une petite tribu cananéenne, pour recevoir sa bénédiction. Première énigme : pourquoi le grand patriarche s’agenouille-t-il devant un homme non circoncis ? Melki-Tsedek en hébreu signifie « Roi de justice ». Il est roi de Salem, mais n’est le fils ni le père de personne. On ne sait rien de son âge, il n’est question ni de début ni de fin de vie. Or dans l’ancien testament, chaque personnage est présenté par rapport à sa lignée comme si l’origine préfigurait un destin. Melchizédek n’est pas seulement roi de Salem (dont la terminologie nous ramène à Shalom en hébreux qui signifie « paix ») ; mais il est aussi « Prêtre du Dieu très haut ». Or dans la Bible, seuls les hommes capables de prouver leur descendance lévitique peuvent être nommés « Prêtre ».  De plus, Abraham lui donne la dîme de tout ce qu’il possède ce qui est un signe de soumission. 

Le grand patriarche s’incline devant Melchizédek car il représente le Dieu très Haut en dehors de toute appartenance. Il est au-delà de toutes les traditions, les époques, les repères. Il réunit les croyances et les origines tout en les dépassant. A-t-il réellement existé ? Est-il un ange (en hébreu,  les deux mots « roi » et « ange » : Melek et maleakhsont très proches) ? Est-il une présence divine ? Un envoyé de Dieu ? Le bâtisseur d’un centre spirituel ? En effet, le roi de Salem pourrait être le roi de Jérusalem. Sur ce point, les avis divergent, qu’importe ; il est en lui-même un centre spirituel de justice et de paix qui unit les hommes au-delà de toutes les catégories, et supprime tout cloisonnement. 

Pour les chrétiens, Melchizédek serait une figure christique. Il apporte le pain et le vin à l’image de la Cène. De façon exceptionnelle, l’offrande n’est pas animale mais elle vient du fruit de la terre et du travail des hommes. Une offrande qui unit l’homme et la terre au service du divin. 

Dans le nouveau testament, Epître aux Hébreux 6, 20-7, 17, il est écrit : « Jésus est entré pour nous comme précurseur, ayant été fait souverain sacrificateur pour toujours, selon l’ordre de MelchisédeK, roi de Salem, sacrificateur du Dieu très haut. En effet, ce Melchisédek, roi de Salem, sacrificateur du Dieu très Haut – qui alla au-devant d’Abraham lorsqu’il revenait de la défaite des rois, qui le bénit et à qui Abraham donna la dîme de tout – qui est d’abord roi de justice, d’après la signification de son nom, ensuite, roi de Salem, c'est-à-dire, roi de paix- quiest sans père, sans mère, sans généalogie qui a ni commencement de jours- mais qui est rendu semblable au fils de Dieu- ce Melchisédek demeure  sacrificateur à perpétuité, institué, non d’après la loi d’une ordonnance charnelle, mais selon la puissance d’une vie impérissable car ce témoignage lui est rendu : « Tu es sacrificateur pour toujours selon l’ordre de Melchisédek »Si le Christ est prêtre selon l’ordre de Melchizédek, c’est parce qu’il est lui aussi relié à la tradition première ni juive ni chrétienne, sans nom, ni histoire car elle découle de l’être même. Il s’agit donc réellement ici d’une « puissance de vie impérissable » c’est-à-dire d’une présence éternelle qui peut prendre toutes les formes.Jésus a dit lui-même : « Avant qu’Abraham fût, je suis » (Jean. 8 : 58). Ces mots évoquent l’Etre pur, relié au Dieu très haut, sans commencement ni fin. Au psaume 109 verset 4, il est également écrit :« Le Seigneur a juré et il ne s’en repentira pas : Tu es prêtre éternellement, à la manière de Melchisédech ».Dans ces uniques passages de la Bible traitant du roi de Salem, nous voyons bien qu’il dépasse le temps, les croyances, les origines. Il semble être l’écho d’une lumière originelle qui tourne les hommes vers le Dieu très haut ; vers une unité primordiale.

Néanmoins, le judaïsme n’aborde pas Melchizédek avec autant de vénération et d’enthousiasme. Car non circoncis, et sans avoir accompli les prédictions rituelles juives, le roi de Salem est revêtu de la dignité du titre de « Prêtre du Dieu Très-Haut ». Tout le sacerdoce juif est donc ici dépassé et n’est plus nécessaire au salut. Ce passage de la Bible remet donc en cause le fondement même du dogme. Pour parer à la menace, le judaïsme minimise le rôle de Melchizédek en l’identifiant à Sem, fils de Noé. 

Peut-être ne faut-il pas chercher à comprendre le roi de Salem avec la raison, mais avec le cœur car il brise tous les raisonnements au profit d’une certitude : nous devons nous incliner vers un centre de justice et de paix qui nous dépasse et nous rassemble. Et c’est en cela que Melchizédek est une figure nécessaire à toutes les époques, actuelle par-delà les siècles. En effet, dans son sens premier, étymologique, la religion est un « lien » (religere : relier) entre toutes les traditions qui les dépasse et les unit. Melchizédek en est l’image parfaite. Jérusalem serait son centre spirituel qui réunit les trois religions monothéistes. Cette ville paradoxale d’affrontements et d’union est le centre mystique de la Bible qui transcende les distinctions. Melchizédek devient le témoin de chacune des traditions sans les choisir pour les réunir dans cette paix dont il est le roi. La vraie foi serait donc cachée sous les aspects extérieurs de diverses croyances qui s’affrontent en surface pour se réunir dans les profondeurs ; c’est-à-dire, l’aspiration à une paix primordiale droite et juste où toutes les différences ne sont que les formes diverses d’un diamant pur. Mais en réalité Salem, dépasse la notion géographique. Car plus qu’un lieu, Salem semble être un état serein où le cœur est au centre du divin. 

En tant que représentant d’une tradition unique cachée sous les formes extérieures, Melchizédek est devenu une figure de la tradition primordiale. Il serait donc le détenteur d’éléments invariables et sacrés transmis depuis des siècles. Il serait le maillon d’or d’une chaîne ininterrompue de la transmission. 

Sur le fronton nord de la Cathédrale de Chartres, le roi de Salem est représenté à côté d’Abraham et des initiés, mais un peu à l’écart. Une façon peut-être de signifier qu’il n’appartient à aucun groupe.  Il porte un calice qui contiendrait le pain et le vin pour certains ; la pierre philosophale des alchimistes pour d’autres. Dans l’autre main, il tient un encensoir. Le prêtre du Dieu très haut réunit donc les objets rituels : l’encens, le pain et le vin. Signe d’une filiation de génération à génération, universelle et atemporelle du rite sacerdotal. A l’image d’un roi mage, il apporte l’encens et encense le monde par une présence tranquille, un sourire silencieux, une paix profonde qui semble dire : « tout est là, tout est bien, va au centre ». Les rayons du soleil éclairent le visage de Melchizédek gravé sur la cathédrale et le transforment en pilier de lumière. 

 

 

 

Melchizédek et la tradition primordiale. 

Pour René Guénon, Melchizédek serait une figure essentielle de la tradition primordiale, vérité unique qui sous tend toutes les traditions spirituelles du cycle de l’humanité. Etant roi de justice et de paix, il incarnerait le rôle essentiel du Roi du Monde ; celui de législateur primordial et universel qui formule la loi propre aux conditions de notre monde. Pour Guénon, la transmission spirituelle de Melchizédek à Abraham serait donc un point de jonction entre la tradition primordiale et la tradition hébraïque. Il s’agirait donc ici d’avoir une conscience qui va au-delà des formes,  pour communiquer avec les représentants de toutes les autres traditions ; grâce à un langage universel qui tombe du cœur.

 

 

 

 

 

 

 

Blanche de Richemont